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Pascal Thiercy
Professeur des classiques

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Aristophane, les hommes, les mythes et les dieux

Aristophane… Y a-t-il dans l'histoire du théâtre un dramaturge qui ait mis sur scène un univers aussi varié, aussi universel? Du roi à l'esclave, du paysan au poète tragique, du dieu au mortel, du mort au vivant, de la petite fille au vieillard, tous les âges, les sexes, les genres sont représentés. Et pour faire bon poids défilent aussi des animaux, des personnifications, des Œil du Roi, des scarabées géants, et même une râpe à fromage qui vient témoigner au procès que se font deux chiens!
Il faudrait malheureusement trop de temps pour évoquer tous ces personnages, et je laisserai de côté les objets et les animaux pour centrer mon propos sur les hommes et les dieux qui parcourent ces étonnantes comédies.

Né donc à Athènes vers 446 avant notre ère, dans le dème de Cydathénée (qui correspond à peu près à Plaka) au à l’époque du début des travaux du Parthénon et de l’invasion de l'Attique par Pleistoanax, Aristophane mourut vers 385. Au cours de sa vie, il fut témoin de toute la guerre du Péloponnèse et de toutes les formes de gouvernements : l’impérialisme de la démocratie de Périclès, le pouvoir despotique des démagogues tels que Cléon, Hyperbolos et autres, puis le règne de la faction oligarchique des Quatre Cents, la Constitution des Cinq-Mille, le retour de la paix intérieure, le régime de terreur des Trente, la guerre civile, le renversement des Trente et la réconciliation des partis. Pour terminer, la fin de la guerre et la paix honteuse imposée par l’ennemi victorieux qui marqua le glas de la démocratie.

Le théâtre était donc alors un théâtre de guerre et le fait de société n°1 pour Athènes. Si l’on estime en effet le public à 15.000 spectateurs, ce qui correspond à la capacité d’accueil de l’édifice, cela représente la plus grande réunion de citoyens athéniens, puisque les assemblées et les tribunaux réunissaient chacun un maximum de 6.000 citoyens environ. Les cinq jours des concours dramatiques étaient fériés : les affaires publiques étaient suspendues, les tribunaux fermés et il n’y avait pas de réunion de l’assemblée. Il existait même une taxe pour les spectacles, le théorikon, destinée à assurer aux citoyens les plus pauvres leur entrée au théâtre.

Les membres des chœurs, les choreutes, dont le rôle était essentiel dans le spectacle, étaient du reste des amateurs et non des professionnels comme les acteurs. Ils jouaient ainsi leur rôle fondamental de citoyens athéniens, comme les auteurs, les chorèges ou les spectateurs, en participant au festival dramatique à tous les niveaux. Ce public de connaisseurs explique peut-être en partie la qualité de ces pièces, et le fait qu’un théâtre commandité par un État puisse avoir évité l’écueil d’être un théâtre d’État.

N’oublions pas non plus que ces fêtes étaient aussi destinées à faire oublier aux spectateurs les sombres réalités de la guerre, avec son cortège de deuils, de famines et d’épidémies. Aristophane en était lui-même un des principaux éléments. L'évasion que permettait sa fiction comique le temps d'une journée de concours, dans cette Athènes qui affrontait son déclin, était peut-être plus efficace encore pour ses concitoyens que la fiction de la Tragédie où évoluaient des héros bâtis sur d'anciens mythes. L’une des grandes forces d’Aristophane est qu’il sait toujours parodier à deux niveaux (au moins) pour que les gens qui ne comprennent pas la référence — pauvres paysans attiques ou philologues du XXe siècle — rient quand même.
Le rire d'Aristophane naît le plus souvent du grotesque, dans le sens que lui donne Baudelaire. Dans son essai De l’essence du Rire (Essai paru dans Le Portefeuille du 8 juillet 1855),l'auteur des Fleurs du Mal dit en effet : "Le comique est, au point de vue artistique, une imitation ; le grotesque, une création". Cette notion de grotesque me paraît essentielle pour comprendre Aristophane : elle correspond en effet au fantastique, aux héros comiques, au détournement de la nature et du langage, et enfin à une imagerie tellement dense qu'elle devient elle-même réalité, mais une réalité différente, proche du non-sens. Au contraire, le comique simple, significatif comme le nomme Baudelaire, se réfère aux liens qu'entretient la pièce avec la réalité quotidienne, et domine ainsi dans les jeux de scène, la satire et la parodie, les personnes moquées, et une grande partie du comique verbal. Les choeurs, les personnages, l'organisation du dialogue ainsi que certains procédés comiques systématiquement utilisés par le poète, comme l'inversion des valeurs courantes et les travestissements, tous ces éléments donc s'organisent autour de ces deux espèces de comique pour constituer la fiction comique d'Aristophane. Le grotesque ne se réduit donc pas au burlesque : c’est une force dionysiaque, carnavalesque, qui transfigure la réalité et crée un monde ironique, utopique ou fantastique, mais optimiste. On trouve ce grotesque dans La Paix, par exemple, avec le scarabée géant, une bête dégoûtante nourrie d’excréments, mais qui est pourtant la seule créature à pouvoir voler jusqu’à Zeus; on le voit dans Les Guêpes, où les chiens, au lieu de se mordre et d’aboyer, se font des procès en règle; on le rencontre, ce grotesque, dans Les Acharniens, où les otages ne sont pas des hommes (ansropi), mais des sacs de charbon, (ansraki) ; on le trouve dans Les Oiseaux, où ces créatures ailées se mettent à vivre comme des humains, alors que les hommes se battent pour avoir des ailes et que les dieux viennent à la table des négociations.

L'art d'Aristophane n'est pourtant en rien artificiel : la fiction créée de façon si magistrale par le poète tire sa substance de ses liens avec la réalité de son époque, qui reste à l'arrière-plan, des références à la Cité et à la campagne de l'Attique, des souffrances de ses contemporains, dues à la guerre ou à la misère, de ses attaches populaires aussi bien que de ses aspirations intellectuelles et artistiques.

L'unité profonde des pièces d'Aristophane n'est pas seulement assurée par la structure scénique ou par la cohésion de la vision critique que manifeste le poète ; elle l'est aussi par l'action qui incorpore chaque récit comique dans un conflit de générations. En effet, dans les pièces conservées de notre poète, l'intri­gue comique se résout constamment dans la victoire d'un père sur un fils ou, plus généralement, d'un vieux sur un jeune, ou du représentant du bon vieux temps d'Athènes sur celui des jours sombres que vivent au quotidien les spectateurs et le poète.
Nous verrons d'abord quelques exemples des rapports d'Aristophane avec les hommes puis dans une seconde partie ceux qu'il a avec les dieux et les mythes.

Les hommes

L’œuvre d’Aristophane contient naturellement maintes allusions aux crises que subissait la Grèce, et Athènes en particulier, sur le plan politique, social, économique et culturel. La parenté est nette entre la vie publique et la comédie, qui met en scène de façon comique le fonctionnement de l’État athénien. Le régime dit démocratique était en fait un régime plutôt aristocratique : "théoriquement, le peuple était souverain, mais en fait c'était le premier des citoyens qui gouvernait la cité » dit Thucydide en parlant de Périclès. On retrouve perpétuellement l’opposition entre les partis aristocratique et démocratique dans leur lutte acharnée pour le pouvoir. Dans la ville des Oiseaux – comme à Athènes – on dévore "quelques oiseaux insurgés contre les oiseaux démocrates et reconnus coupables".

On s'est ainsi souvent interrogé sur les idées politiques d'Aristophane et le rôle de ses comédies dans la vie politique d’Athènes. Toute la gamme des positions politiques a été envisagée : pacifiste convaincu, ennemi de la démocratie à la solde des aristocrates, membre d'un parti modéré, girouette politique allant dans le sens du vent et des modes. Il serait en tout cas faux de croire que le poète attaque la démocratie en tant que telle, car il ne faut pas prendre pour argent comptant tout ce que disent les personnages d’Aristophane, et lui prêter les opinions qu’ils expriment. La comédie ancienne présente des thèses traditionnelles, liées aux exigences du genre comique : paradoxes, exagérations, ironie, saillies gratuites, inventions burlesques, que l’on retrouve du reste dans tous les spectacles satiriques qui sont par définition dirigés contre le régime au pouvoir (du moins quand la liberté d’expression est tolérée). Les prendre au pied de la lettre, c’est s’exposer à en tirer des conclusions souvent erronées. Fréquemment, Aristophane traite avec le plus grand sérieux les choses légères et avec légèreté les choses sérieuses.

Aristophane critiqua toujours ce qui lui semblait nuire à la paix, à la bonne marche de la cité et au bonheur des Grecs. Il se présente comme un défenseur du peuple et des abus dont il est la victime, tout comme les alliés d'Athènes oppressés par des tributs excessifs imposés par les démagogues corrompus. Le peuple, par sa versatilité porte sa part de responsabilité dans cette situation, tout en se méfiant des dirigeants qu’il s’est lui-même choisis : "Pourtant, j'ai tout lieu de m'inquiéter, car le comportement de ceux de la campagne, je le connais : ils s'extasient dès que le premier charlatan venu fait leur éloge et celui de la Cité, mérité ou pas mérité ; du coup, ils ne s'aperçoivent pas qu'ils sont exploités ! Nos anciens aussi, j'en connais la mentalité : ils n'ont qu'une idée, c'est de mordre avec leurs votes." (Acharniens, v.370-376). Ce n’est donc pas le peuple qui règne, mais ceux par lesquels il se laisse manipuler.
Aristophane s'est vanté à plusieurs reprises de ne s'attaquer qu'aux meneurs en laissant les personnalités de second ordre à ses rivaux. Il ne s’est cependant pas privé de lancer mille pointes contre ses concitoyens plus ou moins obscurs, en s'en prenant aux dirigeants politiques de tout bord, aux bellicistes, aux profiteurs, aux lâches et aux représentants des idées nouvelles, Socrate et Euripide notamment, bien qu'il en ait été sans doute assez proche par certains côtés. Ces affinités discrètes entre le comique et les gens qu'il a raillés sur scène ont été résumées d'un mot par le grand poète Cratinos : euripidaristophaniser.

Aristophane part donc des realia, mais ce n'est pas une peinture réaliste, ni irréaliste… et surréaliste serait anachronique. Il ne s'agit pas d'une peinture de la société, mais d'une société inversée. Même dans l'utopie (non-lieu) ou parmi les dieux, Athènes reste présente.

Les dieux et les mythes

La Comédie Ancienne fait, comme les autres genres, une grande consommation de mythes et de thèmes mythique, mais sa fonction et son inspiration "carnavalesques" imposent un traitement comique du mythe. Sur 400 titres connus de la Comédie Ancienne, 100 à 110 titres sont explicitement mythologiques. Le mythe est pourtant omniprésent dans les comédies d'Aristophane. Tout d'abord, l'intrigue, qu'elle soit mythique ou fantaisiste, peut se situer dans des lieux mythiques, le ciel ou les enfers, vers lesquels il y a "anabase" ou "catabase", comme dans la Paix ou les Grenouilles, et des dieux y jouent un rôle.
Dans les Acharniens, le plaidoyer de Dicéopolis devant les Charbonniers hostiles se modèle sur celui de Télèphe devant les Achéens. Les Cavaliers ont pour sujet un grand combat contre un nouveau Typhon, monstre mythique. Dans les Guêpes, Philocléon qui cherche à s'évader, accroché au ventre d'un âne, est assimilé à Ulysse, et le choeur des vieux Héliastes (comme celui des Acharniens ou celui des vieillards de Lysistrata), se réfère aux Guerres Médiques, qui ont acquis statut de mythe. Dans la Paix, Trygée sur son scarabée parodie le mythe de Bellérophon sur Pégase, et quand la Paix, déesse de fertilité, est délivrée, c'est le thème du retour de Déméter. Dans les Oiseaux, la recherche de la cité des oiseaux repose au début sur la légende de Térée, puis sur les grands combats de la Titanomachie et de la Gigantomachie. La gynécocratie de Lysistrata s'appuie sur les légendes des Amazones et des Lemniennes. Dans les Thesmophorieuses, c'est encore la légende de Télèphe qui est utilisée au début, avant que la pièce ne mette en scène, sur le mode de la parodie tragique, deux délivrances légendaires, celle d'Hélène par Ménélas, en Égypte, et celle d'Andromède par Persée. L'action des Grenouilles, se fonde entièrement sur la descente aux Enfers mythiques d'Héraclès. Dans le Ploutos, la présentation de Ploutos comme un bienfaiteur de l'humanité aveuglé par Zeus fait de lui un personnage prométhéen et la cure par Asclépios fait penser aux résurrections de morts : ce sont encore les rapports mythiques des Olympiens et des hommes qui sont en cause.
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On peut s’étonner que dans les comédies d’Aristophane, les dieux apparaissent si souvent sous un aspect ridicule, mais il ne faut en aucun cas penser qu'il s'agissait d'incroyance, voire d'athéisme. Dans nos civilisations, c’est un péché ou un blasphème de railler Dieu ou les dieux. Rien de tel chez les anciens Grecs, qui se sentaient seulement tenus de nomizeîn tous théous, c’est-à-dire de faire des dieux leur nomos, (leur loi/coutume), ce qui impliquait des marques de respect "physique" : respect des statues (cf. la mutilation des Hermès), des rites, des cérémonies, etc., mais tout aussi bien une familiarité qui permettait de s’en moquer à certaines occasions.

Si l’on a pu dire que dans les tragédies, les hommes s'agitent sous le regard des dieux, il semble donc bien que dans ces comédies, les dieux se ridiculisent sous le regard des hommes… mais en fait, comme toujours chez Aristophane, il faut se méfier des impressions superficielles, car, en immense dramaturge, il compose ses intrigues et plaisanteries à plusieurs niveaux de lecture et de compréhension. Sous cet aspect burlesque se cachent le plus souvent des implications sérieuses ou plus religieuses qu’on ne pourrait le penser. En fait, les dieux paraissent parfois ridicules, parfois supérieurs, quitte à être l’un ou l’autre dans deux pièces différentes, voire tantôt l’un tantôt l’autre dans la même comédie.

On trouve des dieux ou divinités (vraies ou fausses) dans toutes les comédies conservées, sauf dans les Guêpes et les trois pièces féminines, si l’on excepte dans Lysistrata l’apparition de la personnification de la Réconciliation. Notons du reste que les grandes déesses n’apparaissent pas sur scène : on trouve des déesses, des personnifications ou des divinités féminines mineures, comme Iris, les Nuées ou Basiléia. Le théâtre est un spectacle d’hommes : les dieux s’opposent aux humains, et les déesses sont comme les femmes des Athéniens : on en parle le moins possible en public.

Le dieu qui joue le rôle le plus important est Dionysos, ce qui n’étonnera personne : il est le protagoniste des Grenouilles et apparaissait peut-être dans les Babyloniens, comédie perdue. Vient ensuite Hermès qui joue le deutéragoniste dans la Paix et qui a une scène dans le Ploutos. Héraclès apparaît dans les Oiseaux et dans les Grenouilles ; Ploutos joue un rôle important dans la pièce éponyme, ainsi que Poséidon dans les Oiseaux et Pluton dans les Grenouilles.
Trois divinités importantes apparaissent ensuite : Éaque qui revient plusieurs fois dans les Grenouilles ; Prométhée a une scène importante dans les Oiseaux ainsi que la déesse Iris. On trouve ensuite trois personnifications : celles des Nuées, qui ne sont pas des divinités à part entière, mais la représentation de ces éléments naturels envoyés par Zeus ; Pénia, personnification de la pauvreté dans le Ploutos et Polémos de la guerre dans la Paix. On trouve des petits dieux bizarres comme Triballe qui fait partie de l'ambassade des dieux des Oiseaux et des personnifications diverses.

Reprenons, comme exemples, les deux comédies où les divinités jouent un rôle essentiel, les Oiseaux et les Grenouilles.

Les Oiseaux

Avec Pisétaire, nous allons rencontrer le héros aristophanien le plus complet puisqu’il passe successivement par tous les stades d’initiation. Le lieu où vivent les oiseaux est un lieu magique, quant à la "vie de nouveaux mariés" que mènent les oiseaux, descendants d'Éros, et compagnons des amoureux, elle symbolise le bonheur érotique dans l'état de nature. Pisétaire va devoir d’abord lutter contre les oiseaux fantastiques qui doivent lui interdire l’accès de ce royaume. Il devient pourtant le chef des armées et de la diplomatie des oiseaux, qui sont à la fois ses sujets et les nouveaux dieux des autres hommes. La royauté du Ciel ayant recommencé à changer de mains, c'est donc une nouvelle génération de dieux qui prend le pouvoir. Pisétaire, le nouveau chef, a pour armes la persuasion : avant de devenir tyran, il s'impose au peuple ailé comme démagogue. Avant le début de la lutte, une théogonie nouvelle justifie la grande entreprise, alors que la parabase, en exposant une ornithogonie qui parodie plus ou moins les théogonies orphiques, légitime le nouvel ordre du monde que les Oiseaux prétendent instaurer. Sur la scène tragique et chez les orateurs, toutes les légendes commencent ou finissent à Athènes, devenue le centre du monde grec. Mais voici que sur la scène comique, la cité qui vient de partir à la conquête de la Sicile se découvre une rivale dont les ambitions sont plus hautes encore, aériennes et mondiales : Coucouville-sur-Nuages.

A ce stade de l’action, le héros est presque devenu l’équivalent d’un Géant, essayant de prendre le pouvoir par la force, et la déclaration de guerre est manifeste avec l’humiliation et le renvoi de la déesse Iris. Or, c’est justement un Titan, proche parent des Géants, Prométhée, qui va donner au héros la clef du succès, révélant que le seul moyen d’avoir raison de Zeus est d’exiger de ses ambassadeurs qu’il restitue le sceptre aux oiseaux et qu’il donne pour épouse à Pisétaire lui-même Basiléia, qui est décrite comme un substitut d’Athèna. Un élément du mythe de la naissance d’Athèna est la persuasion primitive que Zeus, roi des dieux, doit, comme les autres, être finalement supplanté par un dieu plus fort que lui. Pour Aristophane, ce successeur est trouvé : ce sera un homme, L’apothéose, au sens étymologique, de Pisétaire est ainsi célébrée avec cette théogamie, le chœur faisant alors entendre un chant d’hyménée qui relate les noces de Zeus et d’Héra, accentuant nettement la substitution.
Dans les Oiseaux, on a donc affaire en apparence à un fouillis hétéroclite : Térée, la Théogonie, la Gigantomachie, Prométhée, Héraclès, la Hiérogamie, le tout transposé dans un monde d'oiseaux et assaisonné avec de l'Ésope, de l'Orphée et de l'Hérodote. Mais en réalité chacune des références mythiques vient successivement appuyer un moment de l'intrigue et en soutenir la progression.

Le seul moyen pour Aristophane de franchir encore une étape était de faire non plus d’un héros un dieu, mais d’un dieu un héros. Le Dionysos des Grenouilles avait alors sa voie toute tracée.

Les Grenouilles

Une seule grande référence mythique sous-tend les Grenouilles, celle de la catabase infernale qui en constitue le sujet. Mais ce sujet est traité d'une manière sophistiquée, puisqu'il s'agit d'une catabase originale de Dionysos, descendu lui-même aux Enfers pour aller chercher sa mère, Sémélé, et que cette catabase se modèle sur l'exploit le plus fantastique d'Héraclès, sa descente aux Enfers en quête de Cerbère. On a donc affaire à un Dionysos qui se substitue à Héraclès tout en restant lui-même : il garde sa robe et ses chaussures montantes féminines, tout en se couvrant de la peau de lion et en tenant la massue. La descente de Dionysos, sous son apparence d'exploit héroïque, est au début une "quête amoureuse" d'Euripide, semblable à celle d'Orphée pour retrouver Eurydice.

Comme Térée dans les Oiseaux, l'Héraclès des Grenouilles, qui semble habiter au voisinage du Lac infernal, joue le rôle de médiateur et d'informateur puisque ce qui concerne le voyage infernal à proprement parler se réfère à sa propre légende : l'arrivée du choeur des Initiés rappellera qu'Héraclès lui-même a dû se faire initier à Éleusis pour descendre dans l'Hadès. Quant aux incidents comiques du voyage, ils renvoient aussi au voyage antérieur d'Héraclès, mais d'un Héraclès de comédie, goinfre et voleur. Dans les deux cas, la distance prise par rapport à la légende est créée par l'utilisation du même procédé : la cité infernale, comme la cité des oiseaux, est faite sur le modèle athénien, elle est une Nouvelle Athènes ambiguë, à la fois bienheureuse et grotesque.

Les Grenouilles comprennent une double initiation : celle, individuelle, de Dionysos, héros divin de cette comédie, et une autre, collective, avec ces Mystes, ces Initiés qui représentent Athènes rénovée après sa mort. L’initiation de Dionysos est à double sens, car sa quête sert à trouver le vrai poète qui régénérera la Cité, mais aussi sa propre identité. L’interrogatoire qu’il fait subir à Héraclès est une savoureuse parodie de la description des difficultés qui attendent les candidats aux initiations héroïques. Dionysos considère en fait que sa qualité de dieu doit lui faciliter considérablement cette visite à son oncle Pluton, mais comme cette nature divine est précisément mise en question, il connaîtra toutes les épreuves initiatiques, jusqu’à ce que sa véritable identité soit retrouvée, ce qui lui assurera un retour aisé avec son élu.

La seconde partie des Grenouilles a en effet pour sujet le grand combat d'Eschyle et d'Euripide. Reconnu comme un vrai dieu par ses pairs, Dionysos est apte à assumer de nouveau ses fonctions divines de dieu du Théâtre. Pour juger les œuvres des deux poètes rivaux, il va peser leurs vers, et cette parodie de psychostasie va lui conférer l’attribution nouvelle de juge des enfers. Faut-il ressusciter et ramener dans l'Athènes de 406 le poète guerrier des Sept et des Perses ou l'auteur subtilement raisonneur de la Phèdre et de la Sthénébée ? Bien que la réponse d'Aristophane ne soit peut-être pas aussi tranchée qu'elle le semble, le poète guerrier est choisi contre le poète de l'amour, comme le plus capable de sauver Athènes. Néanmoins, tout se passe comme si la Comédie Ancienne, en célébrant les funérailles de la Tragédie, préparait sa propre disparition...

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Aristophane a donc détourné ou mis en pièces les légendes mythiques et en a utilisé les matériaux pour construire ses utopies. Comme toujours, il montre son art supérieur par une utilisation dramaturgique raffinée et pleine d’implications sérieuses, mais cachée sous une raillerie superficielle. Le comique est trop souvent perçu comme un genre mineur alors qu’il a la même grandeur que le tragique. Aristophane en est toujours le meilleur exemple.
Il est ainsi faux de prétendre que le public d’aujourd’hui ne peut goûter les comédies d’Aristophane à cause de toutes les allusions à la politique athénienne de son temps ou à des moeurs et des coutumes qui nous échappent. Aristophane, disent aussi ces érudits, a créé des types qui n’existent plus. Pourtant, quel est le monde que met en scène Aristophane? Le monde réel de son temps? Athènes souffrant, mourant de la Guerre du Péloponnèse? Non, c’est un monde qui a toujours existé, et qui existe encore. Les Tragiques grecs sont vivants, car ils nous parlent et parleront éternellement des problèmes les plus profonds de l’humanité; Aristophane est vivant, car il nous parle encore aujourd’hui des problèmes quotidiens de l’homme éternel.

Le monde d’aujourd’hui connaît encore les guerres et les crises ; la pauvreté, les machinations politiques existent comme jadis en Grèce, et il faut toujours les dénoncer. Dans toutes ses comédies, Aristophane a cherché à redonner espoir aux Athéniens: Trygée, dans La Paix, s’envole pour délivrer la déesse Paix, Lysistrata ramène l’amour conjugal et montre que le noyau familial fait l’union de la cité. Euripide est moqué, mais c’est parce qu’il propose un idéal qui n’est pas "porteur de fruit". Socrate est critiqué, mais c’est parce qu’il représente — à tort ou à raison — les idées nouvelles, la nouvelle morale qui pervertit la jeunesse. Chez Aristophane, tout est dramatiquement mené à la perfection, du premier au dernier vers, tout est comique, rire et jubilation: tout est action, rien n’est livresque. Quelle que soit notre nationalité, Aristophane nous parle, nous fait rire et réfléchir. Si Aristophane ne tente pas de faire de ses héros des immortels, ce qui serait le péché capital pour un Grec, il crée quand même un homme qui est aussi éternel que les dieux.

Pascal THIERCY

Pascal Thiercy
Professeur des classiques